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La Factry : à l’école de la créativité

Survivre aux mains moites. Écouter pour vrai. Mettre son casque d’explorateur. Telles sont les thématiques, à la fois abstraites et pratico-pratiques, abordées par « l’école des sciences de la créativité », dans un programme inusité visant à outiller les jeunes pour qu’ils développent ce fameux potentiel créatif. Compte rendu d’une matinée pas comme les autres.

par Silvia Galipeau, journaliste, La Presse

Lundi matin, 9 h. Lendemain de Super Bowl. Une vingtaine de jeunes de 18 à 27 ans sont assis autour d’une longue table à manger, dans un beau local éclairé. Ils réfléchissent, discutent, argumentent hyperconnectivité ou encore infobésité. Entre deux gorgées de café, les réponses fusent. Rebondissent. Disons qu’ils sont drôlement éveillés pour un lendemain de veille.

On ne sait pas si c’est une directive officielle ou une consigne officieuse, mais toujours est-il que personne n’a ici de cellulaire en main. Pas une seule fois, pendant notre matinée à la Factry, cette école hors norme de Montréal, verrons-nous un élève texter ou consulter son fil Instagram. Tout le contraire : s’ils sont parfois dans la lune, ici, ils dessinent. Regardent dans le vide. Ou sourient.

C’est cliché, mais c’est vrai : ces jeunes sélectionnés pour participer à ce nouveau programme, à mi-chemin entre l’école et le marché du travail, des jeunes qu’on espère « hors du cadre », allumés et bien sûr motivés, ont le profil de l’emploi. Même s’ils ont des parcours différents (de la socio à la philo, en passant par les arts, la gestion ou le génie), ici, hoodies et pantoufles (et pyjamas !) sont rois. La plupart a davantage l’air d’assister à un cours de yoga que de participer à une formation professionnelle.

Catherine Laporte, artiste, coach et directrice de création

Pour cause : ils ne restent pas souvent assis. Ou du moins pas sur une chaise. Lors de notre passage, on les verra écouter leur coach du jour, confortablement installés ici dans un pouf, là dans un canapé, mais aussi respirer, faire l’algue (oui : l’algue) ou encore le sumo. En cœur. Et en solo.

Il faut dire que le thème de la semaine est « mettre son casque d’explorateur », comme nous le résume Hélène Godin, chef de la création et cofondatrice de l’école. En un mot : la curiosité. Aujourd’hui : face à soi. Demain : face aux autres, un angle différent étant abordé quotidiennement.

Objectif du jour ? « Journée détox », avec la coach et artiste Catherine Laporte, tantôt debout devant le groupe, tantôt assise par terre, au milieu du groupe. Surtout par terre, en fait. Il sera notamment question de pelures d’oignon, de monde endo- ou exogène, et de l’importance de voir sa vie comme un laboratoire. En un mot : d’explorer. Le tout entrecoupé de plusieurs échanges, commentaires, exercices de mouvement et autres moments de respiration.

« Appréhender le système différemment »

Ésotérique, vous dites ? C’est un peu la crainte qu’avait Juliane Choquette Lelarge, 23 ans, étudiante en théâtre et en sociologie, à mi-chemin entre le bac et la maîtrise. « Je suis arrivée avec cet a priori », confie la jeune femme qui a exprimé, ce matin-là, des opinions plutôt tranchées et un esprit franchement cartésien.

Juliane Choquette Lelarge, 23 ans, étudiante en théâtre et en sociologie, à mi-chemin entre le bac et la maîtrise.

« Mon Dieu, on fait des Lego assis par terre, rit-elle. Mais en même temps, c’est enrichissant d’appréhender le système différemment. » Ici, dans cette formation de huit mois, qui en est à ses premières semaines, elle dit être venue chercher « des outils, en matière de gestion de travail, collaboration, travail d’équipe », parce que, soyons francs, « à l’université, les travaux d’équipe, c’est la pire hantise ! »

Alexis Curodeau, 25 ans, diplômé de philosophie

« Je me suis rendu compte qu’il y avait comme un gap entre le monde académique et le monde du travail, renchérit Alexis Curodeau, 25 ans, diplômé de philosophie. On est zéro outillés. Et la Factry y arrive – bien sûr, il faut en prendre et en laisser –, mais ici, c’est davantage axé sur le monde du travail. On n’est pas dans la théorie, mais plutôt : voici comment travailler avec des gens. »

Charlie Rouyère, 19 ans (à gauche)

Nous l’avons dit, et ça paraît : les participants de cette première cohorte ont tous des formations et cheminements différents. Prenez Charlie Rouyère, 19 ans (le « bébé » du groupe), qui a erré au cégep (« je n’ai pas fitté »). Ici, la jeune femme dit être venue chercher « des outils, pour voir les choses différemment, sortir de [sa] zone de confort ».

Taïna Mueth, 22 ans, bachelière en sciences infirmières

À l’opposé, Taïna Mueth, 22 ans, bachelière en sciences infirmières, sait déjà qu’elle aimerait changer d’orientation, pour se lancer en affaires. « Mais avec mon background, je n’ai pas les aptitudes ni les outils pour. » D’où l’intérêt dudit programme.

William Ho-Luong, 25 ans, détenteur d’un bac en génie civil

William Ho-Luong, 25 ans, détenteur d’un baccalauréat en génie civil, déclare quant à lui être précisément venu chercher cette mixité. « Ici, c’est très multidisciplinaire, et j’apprends beaucoup de chacun, fait-il valoir. Sur le marché du travail et pour ma croissance personnelle, l’interdisciplinarité, c’est très important. » Il s’explique : « Je ne veux pas juste voir le monde en chiffres, je veux aussi voir les sentiments. […] Je cherche l’aspect humain. Comment je pourrais améliorer la vie des gens, créer une plus belle communauté ? » Pourquoi il a postulé à ce programme ? « Pour trouver des réponses. On parle d’essence : wow ! C’est vraiment un catalyseur pour savoir où je veux aller dans ma vie professionnelle », dit-il, avant d’ajouter, bien franchement et en gloussant : « Et puis… je voulais un stage ! »

Le programme Pause

Au menu du programme Pause : 14 semaines de formation « en action » (avec coaching, mentorat, visites d’entreprises innovantes), suivies de quatre mois de stage rémunéré.

L’école des sciences de la créativité (la Factry) a lancé en janvier ce tout nouveau programme, baptisé Pause, d’une durée de huit mois, ciblant les jeunes de 18 à 27 ans dits « audacieux ». Au menu : 14 semaines de formation « en action » (avec coaching, mentorat, visites d’entreprises innovantes), suivies de quatre mois de stage rémunéré. À noter : la formation est gratuite (grâce à une subvention du Service de développement économique de la Ville de Montréal et de la Fondation RBC). Le programme a été élaboré en collaboration avec l’UQAM, l’ETS et le Collège Sainte-Anne. Une deuxième cohorte suivra l’automne prochain. Ni les dossiers scolaires ni la cote R ne sont pris en compte dans la sélection des candidats. On vise plutôt des jeunes qui veulent « faire différemment ».

Et après ?

 

Ce programme inédit de la Factry soulève plusieurs questions : la créativité, est-ce que ça s’apprend ? L’aspect ludique est-il ici essentiel ? Et finalement, tout cela, est-ce si important ?

Oui, oui et oui, répond tout de go Jean-François Ouellet, professeur agrégé au département d’entrepreneuriat et innovation à HEC Montréal. Sans connaître précisément le programme Pause de la Factry, il indique que c’est effectivement prouvé. « Tout le monde a un potentiel créatif », dit-il. Encore faut-il « se laisser aller à être créatif ». Pour ce faire, une recette, ajoute l’expert : « mettre en commun des gens d’horizons différents, des façons de penser différentes, qui aiment se faire challenger. Cela crée des collisions créatives ». Ce que fait ici visiblement la Factry, se félicite-t-il au passage.

Quant à l’aspect ludique, « ça prend ça », affirme-t-il. « Parce que tu fais rarement des choses intéressantes si ce n’est pas le fun. Ne pas se prendre au sérieux, ça permet de prendre des risques, dit-il. Oui, ça peut sembler manquer de sérieux, mais en matière de créativité, c’est ça, la base. »

Et oui, conclut-il, la créativité est bel et bien un ingrédient essentiel à cultiver dans le monde de demain. On ne peut plus enseigner comme on l’a fait par le passé. Avec la pénurie de main-d’œuvre et tous les défis à venir (qu’ils soient humains, environnementaux ou financiers), « on devra réinventer un certain nombre de choses. D’où l’importance d’être capable de réfléchir différemment ». « Le fait que ça ne fasse pas partie du cursus normal, c’est un peu un manque », tranche-t-il.

 

Publié sur La Presse 

Photos – Alain Roberge, La Presse